Voici le premier chapitre de mon tout premier roman intitulé : Krav Maga, quand les femmes affrontent la violence. Je vous laisse découvrir…

Première phase :

LE RECRUTEMENT

De dos, impossible de ne pas baisser les yeux, pour regarder ses fesses se dandiner dans sa jupe en jean. La petite blonde marchait derrière son grand conjoint. Il avait pris de l’avance comme d’habitude. Leur fils ne cessait de faire des aller-retours en zig-zaguant sur le trottoir. L’évènement avait sûrement dû commencer depuis quelques heures déjà, et il y aurait beaucoup de monde, mais Jeanne se sentait suffisamment forte pour affronter la foule. Apprêtée, cheveux blonds lissés, ongles vernis, la jeune femme d’une trentaine d’années bien tassées, avait fermé la porte de la maison et traversé la rue. Les talons, ce n’est pas très pratique pour aller se promener toute la journée mais c’est tellement plus chic. Jeanne se sentait bien. Elle était plutôt fière d’elle. Elle ne s’était pas sentie aussi belle depuis longtemps. Elle était confiante. Elle était souriante, du moins en donnait-elle l’air.

Comme beaucoup d’autres villes, Prenaye organisait sa fête du sport ce premier week-end de septembre. Jeanne était encore dans l’euphorie d’avoir enfin réussi ce fichu concours ; sa vie professionnelle allait changer, comme elle l’espérait depuis une dizaine d’années maintenant. Elle n’était pas si nulle finalement. En tous cas, la jeune femme se le répétait beaucoup, le tout était de s’en convaincre.

Le Jard avait été réquisitionné pour l’occasion ; c’était tout de même la grande place de la ville, le lieu où tous les événements importants se tenaient, le lieu où il fallait donc être, en ce samedi ensoleillé. On n’avait pas hésité à déboulonner les jeux des enfants pour laisser place aux nombreux stands et il y en avait pour tous les goûts : d’un côté, de grosses gymnastes tentaient désespérément d’être gracieuses, sous l’œil compatissant de la famille ou les sourires moqueurs des passants. Ailleurs, un ring installé pour la boxe anglaise, juste en face des tutus blancs, impressionnait petits et grands. Plus loin, on pouvait essayer l’escrime ; la tenue vite étouffante pour un débutant permettait de ne pas faire la queue trop longtemps. De l’autre côté, on démontrait la rigueur du karaté tandis qu’à gauche, le club de running côtoyait le club d’athlétisme dans une certaine logique. Jeanne aurait pu se diriger immédiatement vers les stands de danse, quelle qu’elle soit d’ailleurs. Mais il n’en était pas question. Son ancienne vie ne lui manquait pas ; trop de mauvais souvenirs, trop de blessures à l’âme la maintenaient à distance de cette passion d’autrefois. Aussi fuyait-elle particulièrement ce genre de stand comme l’ancien alcoolique tourne les talons à la vue d’un verre posé sur le comptoir.

La petite danseuse d’autrefois n’avait nullement l’intention de reprendre le sport mais pour une fois qu’il se passait quelque chose dans cette petite ville, il fallait en être. Le monde était là, et c’était l’occasion pour tous de se montrer, de parader dans sa tenue, de se faire payer un blida, peut-être même de réellement trouver un sport pour inscrire le petit dernier.

Le couple s’arrêta tout d’abord au stand de natation pour y confirmer l’inscription de leur fils. Ils discutèrent longtemps avec les maîtres-nageurs. A parcourir les mêmes écoles, les mêmes supermarchés, les mêmes colos, la même boîte de nuit, la même piscine, les mêmes cafés, les mêmes restaurants et les mêmes fêtes foraines des villages environnants, tout ce petit monde-là connaissait forcément le cousin de la copine du fils du boulanger.

Jeanne, très souriante – comme elle avait appris à le faire grâce aux émissions de télé-réalité – s’appliquait pour respecter tous les codes qu’elle croyait avoir compris au fil de ces années et correspondre à ce qu’on attendait d’une femme de son âge. Elle et sa petite famille poursuivirent leur promenade en s’arrêtant presque à chaque stand, pour au moins dire bonjour. Ses anciennes collègues la félicitèrent grandement pour son concours tout en étant désolées pour le petit.

  • L’année de CP, ce sera la pire, maman ne sera pas là… lui glissa la directrice d’une école dans laquelle Jeanne avait fait quelques remplacements. Il risque de rater son année… Enfin, cela sera difficile mais pas impossible sûrement… L’école est sur Paris ? Attention à la fatigue tout de même, il ne faudrait pas qu’il ait une maman dépressive ce petit. Il est déjà tellement « spécial », avait-elle ajouté tout en posant sa main compatissante sur le bras de Jeanne. Et du coup, comment allez-vous faire pour aller le chercher à l’école ? C’est votre mari qui va être obligé de tout gérer ? le pauvre… Mais c’est possible ça avec une entreprise ? Ça ne va pas la faire couler ?
  • Ça ne devrait pas poser de problème, nous allons nous organiser.

Jeanne encaissa sans broncher. Elle ne s’était pas énervée, n’avait pas soupiré, n’avait insulté personne. Elle en était encore plus fière. Mais cela avait été facile d’être plus mature cette fois, puisqu’au moins, elle l’avait réussi, elle, ce concours.

De la danse classique, Jeanne n’en avait gardé que la démarche peut-être. La grossesse avait enveloppé définitivement son corps, les années commençaient à se voir sur son visage – impossible d’y échapper – mais elle se sentait bien partie pour redevenir jolie. Excepté pour la danse qui n’est considérée comme un sport par personne, elle n’avait finalement jamais été très douée. Elle misait bien plus sur l’habillement que sur le sport.

Le roller, par exemple, ce n’était pas fait pour elle mais le stand sur lequel ils arrivaient, était occupé par son ami d’enfance. Pas besoin de pratiquer donc, quand on est chez les copains, on se sent un peu chez soi. Jeanne n’avait jamais réussi à se faire à l’idée de ces endroits serrés, où il ne faut pas trop regarder à la propreté du banc sur lequel on s’assied. Mais pour discuter avec les amis, pas le choix, bien obligée de suivre les us et coutumes. C’est ainsi que Madame et son compagnon se retrouvèrent installés sur un banc, le plus simplement du monde, à rire, boire un verre et manger à la barraque à frites. Les tables disposées en ligne n’offraient que peu de place pour passer jusqu’au manège carré. Ce lieu stratégique avait hérité de ce nom, car on y avait la tête qui tourne en fonction du nombre de coupes de champagne et de blidas avalés. Il s’agissait tout simplement d’un carré, formé par les tables, pour empêcher les ivrognes notoires et les sans-gênes d’aller se servir par eux-mêmes. Toute une équipe s’affairait à l’intérieur de ce carré pour servir ceux qui criaient leurs commandes, assez fort pour être entendus. Jeanne ne se risquait jamais jusque-là. Elle était bien trop petite pour être vue derrière une rangée d’hommes enivrées et pas assez docile pour supporter les mains aux fesses. Elle préféra rester assise à discuter et à écouter les autres raconter les potins du moment, les clins d’œil envoyés à la secrétaire du Dr Dunod, les coups de gueule poussés au boulot. Assise face à son meilleur ami et calée entre son fils et son conjoint revenu à table avec la commande, Jeanne se sentait bien, entourée physiquement et donc protégée, ne serait-ce qu’un instant. Elle écoutait tout en observant, souriait quand il le fallait mais il fallut tout de même reprendre la promenade. Personne ne s’était jamais imaginé combien se plonger dans la foule, lui était particulièrement pénible. La jeune femme se sentant comme un poisson hors de son bocal, s’était tellement entraînée à ce genre de situations, que les inconnus et même son entourage n’y voyaient que du feu.

Elle vérifia donc son vernis, remit du rouge-à-lèvres et un sourire sur sa face, ingrédients indispensables selon elle pour coller au personnage de maman chic et bien dans sa peau. La petite famille arriva alors sur le stand du karaté, et si on inscrivait le petit ? Cela pourrait aider leur fils, il était d’un naturel tellement gentil ! Il ressemble à son père, pensait la jeune femme satisfaite. Mais elle savait que quelques camarades commençaient à le prendre pour bouc-émissaire. Il était si sensible et Jeanne savait bien que la sensibilité n’est pas une qualité appréciée chez les autres humains. Romain refusa tout d’abord d’essayer mais le fils du professeur de karaté, âgé d’à peine deux ou trois ans de plus, vint proposer de lui montrer quelques prises, au calme. La jeune femme attendit sous un soleil de plomb et prenait sur elle pour rester à ne rien faire. Il fallait vraiment qu’elle l’aime ce petit pour supporter rester là, sans occupation, sans bouger, ou du moins en tortillant ses mains ou en passant inconsciemment d’une jambe sur l’autre le plus discrètement possible. L’attente lui parut interminable et elle ne l’aurait fait pour personne d’autre, c’est certain. Aussi, elle fut ravie de voir que ses efforts avaient payé ; il acceptait de commencer le karaté juste pour voir.

Tout était pour le mieux. Elle commençait une nouvelle vie, trouvait des solutions pour le petit. Pour la première fois depuis longtemps, elle se décontractait. Pour une fois, elle ne se posait aucune question. Jeanne était bien. Pour une fois, elle respirait. Elle ne se sentait pas invisible, ou du moins, pour une fois, elle n’avait plus envie de l’être. L’erreur a sûrement été là : une fausse impression de confiance en soi, un sentiment de bien-être, un manque de vigilance et le filet d’un piège lancé juste devant elle. Toutes les conditions étaient réunies. Les mauvaises rencontres se font surtout quand vous n’êtes pas sur vos gardes.

Sur le stand suivant, même installation : des tapis en guise de tatami, des barrières pour délimiter un espace suffisamment grand, dans lequel des hommes se bagarraient avec agilité. Une femme était là aussi. Pas très grosse, pas si grande, ni très musclée, coiffée à la garçonne, sans poitrine ni sourire, elle semblait plutôt à l’aise dans ce sport. Tous ressemblaient à monsieur et madame tout le monde, pas d’enfants sur le tatami ni de boxeurs professionnels. Leurs uniformes ne ressemblaient pas à ceux des autres sports. Pantalons noirs, tee-shirts blancs, c’était sobre, simple. Une immense banderole Krav Maga et un symbole. Aucune idée de ce que cela pouvait signifier. La mère de Jeanne, tout aussi petite qu’elle, les avait rejoints mais elle poursuivit sa discussion avec son gendre – c’était tout comme – tandis que Jeanne ralentissait. Attirée par une conversation dont elle entendait quelques bribes, la jeune femme s’était approchée du stand. Les arguments bien huilés, bien rôdés firent mouche immédiatement. Elle s’arrêta comme le lapin devant les phares d’une voiture…

Quand le couple juste devant elle eut fini d’écouter le speech, Jeanne prit alors son courage à deux mains. Apprendre à se défendre ! Ça valait le coup, elle était tout de même bien placée pour le savoir ! Personne ne lui avait jamais appris cela, elle s’était toujours débrouillée seule jusqu’à présent. Jusqu’à présent, adresser la parole à des gens inconnus était tout à fait inconcevable mais cette fois-ci, elle ne laisserait pas passer sa chance. Apprendre à se défendre, ne plus avoir peur de l’autre, devenir forte, devenir complètement autonome et LIBRE en somme ! Quelle promesse ! Elle voulait en être ! Jeanne posa donc ses questions. Sur le côté, elle entraperçut son compagnon et sa mère qui se demandaient ce qu’elle pouvait bien faire. Pourquoi discuter sur un tel stand, elle qui n’aimait pas le sport, elle qui détestait initier la moindre conversation, qui ne les connaissait pas, qui ne ferait jamais ce sport de toutes façons puisqu’elle attaquait de nouvelles études ?!  Encore une lubie de sa part ! Pff, quelle perte de temps décidément !

Jeanne s’était toujours méfiée de son propre instinct, il n’avait jamais été vraiment fiable concernant le danger. Alors, elle résista malheureusement à l’envie de partir. La sensation d’être en danger est comme une boussole qui vous alerte et vous oriente vers ailleurs. La sienne s’était déréglée pendant l’enfance. Depuis, à part lui conseiller de se terrer chez elle, son instinct ne lui avait strictement servi à rien. Ce jour-là, elle ne l’écouta donc pas. Elle se battit contre elle-même pour réussir à communiquer. L’enjeu était tellement important. Et elle réussit à les poser ces fichues questions ! Comme elle se crut forte ! Alors au lieu de vite rejoindre les siens, elle s’attarda, hypnotisée par un tel discours. Deux hommes lui répondirent chaleureusement. Le plus petit au sourire commercial, dans les quarante-cinq ans, tenait fièrement son rôle de président. L’autre, brun également, plus grand, plus jeune, fut présenté en tant qu’instructeur du club par le président.

  • Mais oui, c’est facile, toutes les femmes peuvent le faire ! Mais non, on ne frappe pas son partenaire comme des brutes, on le respecte ! Bien sûr que c’est adapté à tous et à toutes ! Pas de sport depuis longtemps ? Mais justement ! Le krav maga c’est rapide, efficace, simple ! Mais oui, surtout si vous êtes une femme ! Nous vous apprendrons à vous défendre contre n’importe qui ! En toute sécurité, évidemment ! Rassurez-vous ! C’est très important pour nous. Nous apprenons dans une super ambiance, regardez, on rigole bien ! Le krav maga c’est comme une famille ! Venez faire un cours d’essai, ce sera mieux !

Voilà mot pour mot ce que lui racontèrent ces deux hommes. Ça donnait envie. C’était fait pour. La promesse d’être en sécurité, ça fait rêver, surtout quand vous sentir protégée est l’unique chose que vous recherchez depuis tellement longtemps. Et voilà, tout s’est joué pile à ce moment-là, sûrement.

Jeanne ne s’inscrit pas immédiatement. Mais elle fut incapable de se souvenir des autres stands, d’aucun visage par la suite, ni d’aucune conversation d’ailleurs. Son esprit resta longtemps focalisé sur cette promesse de sécurité, le mot-clé. Elle aussi voulait apprendre ce que cela faisait de ne pas se sentir en danger, elle aussi voulait vivre sereinement comme les autres et pour une fois quelqu’un se proposait de l’aider, pour de vrai ! Elle en était enchantée. Enthousiaste au point de ne pas tenir compte de l’air infecte du plus grand. C’était normal, un instructeur ne peut pas paraître trop gentil s’il veut se faire respecter des méchants. Et elle n’était pas une méchante, cela ne lui était pas destiné. Ce groupe apprenait aux autres à se défendre en toute confiance. Ils allaient lui apprendre et tout cela était fabuleux. Enfin, c’est ce que Jeanne pensa les premiers mois.

C’est ainsi qu’une petite blonde, avec quelques kilos superflus se retrouva comme les autres, en rang d’oignons, au premier cours. Placés tout au fond de la salle, les uns à côté des autres avec interdiction de s’appuyer au mur, les nouveaux adhérents se devaient de respecter l’instructeur en répondant à son salut de bienvenue. A sa grande surprise, Jeanne ne se sentit pas si perdue que cela. L’impression d’être chez elle au contraire, en salle de danse. La discipline, elle la connaissait bien et elle l’avait tellement aimée tout au long des quinze premières années de vie. Toutes ces années à se placer à côté des autres petites filles en ligne, le buste droit, les fesses serrées et le bassin vers l’avant, jambes tendues, la tête droite… Toutes ces années lui permirent de pouvoir commencer le cours, avec déjà quelques repères. Dans ce gymnase, elle se plaça donc tout au bout de la ligne, respectant ainsi l’ordre hiérarchique instauré par les ceintures, du plus clair au plus obscur, telle une prémonition. Jeanne n’avait pas mis les pieds dans un gymnase depuis ses dix-huit ans au moins. La salle était grande, claire, impressionnante. Bien plus jeune, elle n’avait pas réussi à franchir le seuil de sa porte pour sortir de chez elle pendant environ trois mois. Elle se sentait bien fière d’être debout, ce jour, à côté d’autres humains. Une grosse victoire déjà. Elle reconnut immédiatement les instructeurs qui se tenaient au centre, face à la ligne composée des nouveaux et des anciens du club. Tremblante, la jeune maman fit de son mieux pour passer inaperçue, tout au moins pour les premiers exercices. Concentrée, appliquée, elle observait les autres et essayaient de les imiter. Tous ses réflexes de concentration, d’obéissance et de respect ne s’étaient donc pas envolés durant sa seconde vie, celle d’après danse, celle de débauche…

  • Comment avez-vous connu le club ?

Jeanne releva soudainement la tête sans arrêter le gainage. C’était à elle que l’on s’adressait, mais couchée au sol et ne tenant que par la force des bras, elle ne s’attendait pas à ce qu’on l’interpelle. Elle eut à peine le temps de désigner le président que le jeune instructeur antipathique, rencontré sur le stand et qui ne l’avait absolument pas reconnue, éclata de rire.

  • Ah ben j’ai compris pourquoi ! S’exclama-t-il. Lui et le président rirent de plus belle, se tapant sur l’épaule comme les meilleurs amis du monde, s’empoignant et s’entrainant vers d’autres appelés.

Jeanne fut surprise du contraste entre l’apparence de l’homme viril, l’image du guerrier présentée jusqu’alors et cette réaction, reflet d’une adolescence non aboutie. Mais elle ne releva pas, par habitude, et sourit par politesse, comme le lui avaient montré les femmes qu’elle avait observées depuis son plus jeune âge. Il faut toujours récompenser les compliments des hommes par un sourire, c’est important pour eux, pensait-elle avoir compris. Elle baissa la tête pour mieux s’appliquer.

Le sol sentait mauvais. Un mélange d’odeur de pieds, de transpiration, de saleté. Rester en gainage avec la tête face au sol était donc déjà désagréable en soi. Mais il fallait tenir. Jeanne n’avait pas vu un gymnase depuis bien longtemps, alors faire du sport… Très vite, elle était devenue rouge, transpirante, mal coiffée, aussi avait-elle pris les sous-entendus de Bruce, l’instructeur, et de Joseph, le président, comme de la sympathie pour une femme qui se reprend en main. Ils riaient ensemble pour ce premier cours et si Jeanne appréciait le côté disciplinaire de l’activité, elle était rassurée de la bonne ambiance des instructeurs entre eux. Elle qui avait toujours vécu seule par la force des choses jusqu’à la rencontre de l’homme de sa vie, n’avait jamais pu s’intégrer dans un groupe. Elle se félicitait de pouvoir être un membre du cours à part entière. Le premier cours était enfin terminé, retour aux vestiaires.

  • Ça fait du bien hein ?!

Une grande brune avait étalé ses affaires un peu partout autour d’elle pour se changer. Désordonnée, la jeune femme enlevait ses chaussettes tout en cherchant sa bouteille d’eau. Elle avait sensiblement le même âge que Jeanne et toutes les deux sympathisèrent. Christelle avait, elle aussi, confié ses enfants à son mari pour pouvoir venir au cours mais elle souffrait beaucoup moins de la reprise. Tout l’été, elle s’était entraînée à la course à pieds dans les rues de Prenaye pour perdre du poids. Si sa culotte de cheval était toujours présente, courir dix minutes en salle ne relevait pas de l’exploit. En revanche, Jeanne même si elle avait renoncé à ses deux paquets de cigarettes par jour avant la naissance du petit, n’en menait pas large. Venir aux deux cours de la semaine ne posait aucun problème à Christelle et cela lui permit de sympathiser avec l’équipe dirigeante. Jeanne sentit bien qu’une seule fois par semaine ne serait pas suffisant. Les novices s’entendaient de mieux en mieux et progressaient aussi à la deuxième séance. Elle décida alors de s’arranger pour pouvoir être présente à chaque cours de la semaine et ne pas se sentir exclue ou décalée. L’emploi du temps de sa petite famille dû par conséquent être complètement revisité. Entre les cours sur Paris qui venaient de commencer, nécessitant souvent de se lever à cinq heures trente du matin et le cours de Krav qui commençait à vingt heures, Jeanne apprenait ses leçons jusqu’à en avoir mal au cœur dans le train, puis arrivée en gare, filait s’occuper de son fils, des devoirs du CP, sans oublier les câlins. Hors de question de donner raison aux vieilles institutrices harpies. Ce n’était pas pour plaire au compagnon de Jeanne, habitué depuis la naissance du petit, à vaquer à ses propres occupations. Il n’avait pas pour habitude de rendre des comptes sur son planning et eut l’impression que sa propre liberté était désormais couchée sur une peau de chagrin. En rentrant du travail, il fallait en plus vider le lave-vaisselle ! Tout cela ne lui disait rien qui vaille. La famille vivait confortablement grâce à l’entreprise, elle devait rester la priorité, de même que les libre-choix du gérant qui la faisait tourner. C’est ainsi que son compagnon n’hésita pas à partir pour un mois dans le cadre de son travail, le plus naturellement du monde, la laissant se débrouiller seule. Les papis mamies furent alors bien occupés.

Le cours de sport était devenu indispensable pour tenir entre les grèves de train et la jeunesse des étudiantes de Fac ; la bonne ambiance et la complicité de la jeune femme avec Christelle lui permettait de supporter les jours difficiles. La fatigue s’accumulant, la peur d’échouer cette première année de fac et de décevoir son entourage, encore, l’angoisse de perturber l’année scolaire de son fils étaient autant d’obstacles qu’il fallait surmonter. Heureusement elle avait de nouveaux amis. Christelle s’était permise de téléphoner à Jeanne un soir de déprime et leurs conversations les avaient rapprochées. Cette femme était tout l’opposé de Jeanne. D’origine portugaise, elle se voulait très croyante. Cette grande brune aux cheveux longs, très avenante, avait dégotté dernièrement une place de femme de ménage. Cela ne correspondait pas du tout à ses attentes mais son mari étant au chômage, il fallait bien commencer par quelque chose pour se sortir de sa condition, dont elle avait honte. Sans aucun diplôme, elle n’avait pas trouvé mieux. Souvent les deux femmes se piquaient un fou rire en plein cours mais les instructeurs ne les grondaient pas. Au fil des mois, Jeanne se sentit de plus en plus à l’aise parmi eux. Elle avait l’impression d’être rentrée chez elle. Ce milieu populaire ne lui était pas inconnu, elle retrouvait les blagues salaces et graveleuses, les petits esprits qu’il ne faut pas brusquer en ouvrant la conversation sur des sujets trop intellectuels. Jeanne s’adaptait parfaitement. Les conversations plus élaborées étaient réservées à son compagnon et son fils, tandis que son appétit et sa curiosité pour les questions plus poussées encore, étaient largement nourris par ses nouvelles lectures scolaires. Un équilibre parfait selon elle.

Qui aurait reconnu cette Jeanne, autrefois si indépendante, si tête brûlée et si terriblement seule ? Etant jeune, avoir étudié la philosophie pendant cinq années à la Fac, même passionnément, n’avait abouti sur rien de concret. Elle avait alors tenté un premier concours d’enseignante, qu’elle obtint sans même l’avoir préparé. Jeanne se résigna alors à exercer ce métier qu’elle détestait mais sortir de sa condition sociale, cela commence par avoir un salaire, avait compris Jeanne. Dans ce premier métier, contre toutes attentes, elle s’y était découvert des qualités insoupçonnées ; elle était capable d’empathie, elle, pour les enfants en plus ! Elle semblait même avoir une prédisposition particulière pour les enfants gâchés, les torturés de la vie, enfermés dans les placards ou brûlés à la cigarette. Pas besoin de faux-semblants, pas besoin de discours avec les enfants et encore moins avec ceux-là, un regard et chacun savait ce que l’autre avait vécu. Pas d’explication à donner, ni aucun détail, la torture psychologique laisse une odeur sur chaque personne afin qu’elles puissent se reconnaître entre elles. Il suffisait qu’elle et les enfants s’approchent l’un de l’autre pour inconsciemment reconnaître l’un des leurs. La naissance de son fils lui permit ensuite de construire sa famille, chose inespérée dans son cas, pensait-elle. L’idée de vivre une belle histoire d’Amour et d’avoir un enfant n’avait jamais fait partie de ses rêves de petite fille. Il y a des choses qu’il est stupide d’espérer, alors avoir un homme puis un enfant ! C’était sa chance, elle en était consciente. Mais les années s’enchaînèrent entre un métier ingrat et des collègues agressives. Par chance, une de ses consœurs, plus âgées et crevant de jalousie, lui fournit la formidable opportunité de tout changer. C’est ainsi qu’un jour de harcèlement – le jour de trop sans doute – la petite blonde se vit se lever, empoigner la vieille collègue par le col, pousser sa tête de toutes ses forces contre le mur, et continuer de frapper malgré les hurlements et le nez pissant de l’infecte institutrice.

Ce jour-là, en réalité, Jeanne ne fit rien. Ou plutôt si. Elle lutta formidablement contre elle-même. Tout son corps s’était contracté pendant qu’elle s’ordonnait : Ne te lève pas !! Ne te lève pas !! Elle avait alors serré les poings et les dents tellement forts pour résister qu’elle s’était mise à trembler. Il faut du courage et une certaine maîtrise de soi pour ne pas céder à l’envie de frapper ou de tuer son harceleur… Jeanne ne reprit jamais la classe, sachant pertinemment qu’elle n’épargnerait pas la vieille une deuxième fois. La jeune femme passa de nombreux mois à se rétablir à la maison, préparant lentement son changement de vie, seule. Elle avait pris sa décision, sans consulter qui que soit, pour être certaine d’aller jusqu’au bout. Et enfin, elle finit par réussir le concours d’orthophonie parisien, le plus proche de chez elle. Être classée douzième sur deux mille six-cent-quatre-vingt personnes à la surprise générale, n’étouffa pas les fortes inquiétudes dans son entourage. Jeanne en était là le jour de sa promenade sur le jard…

Cela faisait maintenant environ deux mois que les cours de la Fac et les cours de Krav avaient débuté et qu’elle avait rencontré Christelle et le groupe. Elle pensait respirer de nouveau. Au fil des semaines, l’équipe dirigeante du club avait plusieurs fois émis le souhait de voir Jeanne les rejoindre à la sortie pour discuter. Christelle, elle, le faisait souvent depuis plus d’un mois et le petit groupe semblait s’entendre à merveille. Jeanne n’y avait pas vraiment prêté attention, car elle filait retrouver sa petite famille dès le cours terminé, mais elle n’était pas sourde aux commentaires. Être fliqué comme ça par son conjoint, c’était bizarre, avait-elle entendu. Il n’avait pas confiance ? Pourquoi ne voulait-elle pas rester ? Il n’y avait aucun mal à discuter krav dix minutes à la sortie avec les adhérents et les adhérentes. Les instructeurs en profitaient même pour donner des conseils personnels ! Jeanne resta alors cinq minutes, histoire de faire plaisir à tout le monde et de montrer qu’elle était de bonne volonté. Puis elle reçut un premier appel de Joseph, un soir alors qu’elle travaillait depuis vingt minutes sur l’anatomie de l’oreille interne. Elle venait tout juste de coucher le petit et d’avoir embrassé son conjoint rentré depuis quelques jours. L’esprit encore plongé dans ses cours, épuisée par les aller-retours jusqu’à Paris et par le froid des gares, la jeune femme céda aux arguments du président et fut plutôt flattée d’être invitée à boire un verre avec toute la bande au café du coin. C’est vrai, quand on veut faire partie d’un groupe, il faut participer aux sorties. Et puis quand on est passionné, on a envie d’en discuter avec des gens qui eux aussi vivent la même chose. Pourquoi s’enfermer à la maison ? Ce n’était que prendre un verre, pas longtemps, pour discuter krav et faire partie de l’équipe. Christelle serait là, ça serait sympa. Cela faisait partie de la vie du club de regrouper des gens avec des passions communes.

Lorsqu’elle arriva au café du coin, Joseph était déjà installé et discutait avec Tanguy, l’un des instructeurs du club du même âge que Bruce. Jeanne ne connaissait pas vraiment le son de sa voix, car s’il était resté à chaque fois après les cours avec les autres, son existence toute entière consistait apparemment à rester planter là, le regard fixe, sans âme, et la bouche sans la moindre conversation. Ancien karatéka, ses principales compétences étaient d’être doué pour le krav, malgré sa petite taille, et de ne pas parler, ce que tout le monde prenait jusque-là pour de la timidité. La première surprise pour Jeanne, ce soir-là, fut de constater que Tanguy était capable de sourire et même de rire. Attablé à côté de Tanguy et face à Joseph, Florian le plus jeune adhérent de la bande, laissait transparaître sa satisfaction d’avoir été invité, même mineur, à traîner un soir et à boire un verre à la table des grands. Tanguy et lui semblaient déjà bien se connaître et même s’entendre comme larrons en foire. Joseph tentait désespérément de se joindre à leur conversation mais la complicité des deux amis, les sourires moqueurs et les regards de connivence ne trompaient pas vraiment. Joseph aurait très bien pu parler tout seul. Jeanne s’installa discrètement sur la gauche du président et pouvait voir les deux copains au bout de la table. Il restait une place libre face à Tanguy et une chaise disponible en face d’elle. Jeanne était un peu gênée de venir boire un verre avec des gens qu’elle ne connaissait pas si bien. Elle pensait ne pas rester longtemps quand Christelle et Bruce arrivèrent simultanément mais chacun d’un bout à l’autre de la salle. Egale à elle-même, Christelle fit une entrée remarquée, adoptant la démarche digne d’un podium imaginaire, construit rien que pour elle, dans sa tête, depuis l’entrée jusqu’à la table des kraveurs. La grande brune s’était mise sur son trente-et-un, boucles d’oreilles énormes, colorées et virevoltantes, jupe moulante, talons hauts et regard pincé, elle se voulait « déclassée », hors de question de passer inaperçue. Si jamais un grand couturier s’était trouvé au fin fond du café de Prenaye, il ne pouvait pas la rater du haut de son mètre soixante-dix-huit. Devenir mannequin à son âge ne poserait aucun problème, elle en était intimement convaincue. D’autant plus qu’en mentant régulièrement sur son âge, elle pouvait toujours en remontrer aux autres miss. Personne ne comprenait d’ailleurs comment il était possible d’arriver au club avec un an de plus que Jeanne et d’en avoir un de moins, quelques mois plus tard. Cela faisait sourire Jeanne qui prenait cela pour des enfantillages sans grandes conséquences. Les instructeurs possédant le profil détaillé et les coordonnées de chaque adhérent, connaissaient bien la vérité mais jouaient le jeu de Christelle. Bruce et Tanguy étaient de ces garçons qui ne sortent jamais de leur campagne. La mode avait certainement évolué depuis une bonne dizaine d’années même à Prenaye. Mais les deux jeunes hommes ne semblaient pas être au courant. Le pantalon et la veste en Jean des années quatre-vingt-dix étaient des valeurs sûres, pensaient-ils. La conversation commença difficilement pour Jeanne qui, une fois en groupe et assise de surcroît, devait reprendre les bonnes attitudes apprises : sourire, répondre aux questions, faire semblant de s’intéresser aux gens sans bouger de sa chaise. Ce qui paraît agréable pour certains peut vite se transformer en supplice pour d’autres.

  • Tu sais, ne t’inquiètes pas, lui chuchota Joseph, moi aussi j’ai divorcé, c’est un moment pénible mais tu referas ta vie, sois en sûre…

Jeanne ne sut que répondre. Son regard se posa immédiatement sur Christelle. C’était la seule à qui elle avait confié un passage à vide dans son couple mais Jeanne n’avait jamais parlé de quitter son homme ! Christelle semblait avoir raconté leurs conversations privées aux instructeurs mais surtout, la copine avait déformé les confidences, ou était-ce Joseph qui avait mal interprété ? Interrogée, la grande brune se justifia plus tard en expliquant qu’il ne fallait pas en faire tout un plat, qu’eux aussi étaient des amis, qu’il n’y avait aucun mal à partager son mal-être avec des gens qui partageaient la même passion qu’elles, car après tout, cela restait en famille, celle du krav ! Jeanne n’insista pas et fit de son mieux pour ne pas tenir compte de ce malaise d’un soir. L’amitié, elle ne l’avait jamais vraiment connue. Elle-même ne l’étant pas, elle ne pouvait attendre des autres qu’ils soient parfaits, pensait-elle…

Deuxième phase :

LA SEDUCTION

  • Eh salut Jeanne !

Occupé à lire les documents administratifs sous le regard du président, Bruce avait soudainement tourné la tête et apercevant Jeanne sur le côté, il laissa tout en plan pour foncer droit sur elle d’un pas vif et décidé. C’était bien la première fois qu’il lui lançait ne serait-ce qu’un regard, alors un « eh salut Jeanne » … Lui qui avait pour habitude de l’ignorer, s’était littéralement précipité sur sa proie. L’arrivée brusque de cet homme d’ordinaire peu avenant la répugna immédiatement, aussi eut-elle un mouvement inconscient et léger de recul. Ce grand corps d’instructeur qu’il maîtrisait parfaitement donnait à Bruce des allures de mante religieuse. Surprise, Jeanne se raidit sans toutefois oser trop bouger. Elle n’avait jamais remarqué ce regard aussi noir ; il la fixait tout en avançant avec un étrange sourire qu’elle ne réussit pas à décoder sur le moment.

  • Salut… répondit la jeune femme gênée.
  • Ça va, pas trop de courbatures de la semaine dernière ? poursuivit-il.

Tanguy commençait le cours, ce n’était pas plus mal. Jeanne ne savait pas trop comment réagir aux attentions soudaines de Bruce. Elle se plaça très vite sur la ligne et essaya de se concentrer immédiatement. Christelle vint trottiner à ses côtés. D’ordinaire, elles ne se retrouvaient qu’après l’échauffement car la grande brune courait naturellement plus vite mais elle aussi, avait remarqué la réaction de Bruce.

  • T’as la cote, toi !
  • Je sais pas ce qu’il a, il est bizarre ! D’habitude, on m’ignore et ça me va très bien…
  • Peut-être que tu lui plais… ajouta la grande, en scrutant les réactions de Jeanne.
  • Ça va pas non ! Je suis pas intéressée !
  • Ben dis donc t’es difficile ! T’aime pas les grands bruns ?
  • Déjà, je suis casée, répondit la petite blonde en souriant et en plus, ce n’est pas du tout mon genre d’homme, clairement.
  • Il est jeune, il est instructeur. C’est quelqu’un qui a de l’ambition quand même ! Moi mon mari, c’est une vraie merde. A part rester le cul sur son canapé. Même pas capable de trouver du boulot ! Bruce n’a pas arrêté de parler de toi la dernière fois en sortant de cours. Il a l’air d’aimer les petites avec ton genre de fesses.
  • Mon genre de fesses ?
  • Faut juste que tu perdes un kilo ou deux. Dans quelques mois, ce sera bon, rassure-toi. Regarde, moi, j’ai couru tout l’été et je suis au top. Mais bon, s’il aime ce genre de fesses !

Une grande brune à culotte de cheval se moquant d’une petite blonde aux grosses fesses était tout à fait le genre de situations cocasses que Jeanne appréciait. La petite n’en voulait jamais à la grande, car celle-ci semblait tellement déprimer ces derniers temps ! Elle l’appelait en sanglots régulièrement. Jeanne la savait malheureuse et excusait toujours son manque de délicatesse, qu’elle mettait plutôt sur le compte d’un manque d’éducation. Ce que la petite blonde voulait surtout, c’était se concentrer sur le reste du cours. Elle et Christelle travaillèrent ensemble une bonne partie de la soirée mais changèrent aussi un peu de binôme pour que la grande puisse avoir à son tour un partenaire à sa taille. La petite blonde détestait travailler avec des femmes car, dans la rue, ce n’était jamais ce genre de profil qui la sifflait, l’insultait ou essayait de la toucher. L’avantage de travailler avec Christelle était clairement d’être en face d’une personne de taille presque masculine. Jeanne progressait bien plus vite face à de tel partenaire, et cela se rapprochait bien plus de la réalité qu’elle connaissait. Elle l’avait bien compris dès ses premiers cours. Ce soir-là, les jeunes femmes découvrirent les crochets, les uppercuts et l’agressif « tourne tes hanches !! », puis il fallut enchainer deux directs, bras avant, bras arrière. On ajouta alors des déplacements. Direct avant en avançant, direct avant en reculant, direct avant en se déplaçant sur la gauche, direct avant en se déplaçant sur la droite. Mais aussi l’inverse, c’est ainsi que beaucoup d’adhérents disparurent en cours de route. Si Jeanne ne savait absolument pas donner un coup de poing et ressemblait terriblement à une danseuse perdue dans la mauvaise salle, elle n’avait cependant aucun problème de coordination. Ces onze années de danse classique avaient, semble-t-il, formaté son cerveau. Coordonner bras et jambes ne posait pas de problème. Se déplacer en même temps, non plus. Répéter mille et une fois l’exercice ne la lassait pas, bien au contraire, elle était chez elle, elle aimait ça. Changer de garde lui semblait naturel au point de ne plus savoir laquelle était véritablement la sienne. Garde de droitière ou de gauchère, une différence de fluidité la trahissait tout de même. Certains adhérents lui demandèrent de se placer sur la première ligne afin de pouvoir suivre derrière elle. Avoir un exemple dans le bon sens et au bon rythme, cela aide les perdus dans l’espace à revenir sur terre, même si le satellite est coiffé d’un chignon blond. Christelle accouru se placer devant aussi, ce qui donna une bonne raison, à toute la dernière rangée, de tourner définitivement la tête du côté de Jeanne. En effet, si Christelle ne savait pas plus donner un coup de poing, elle manquait terriblement de coordination de surcroît. Se tromper régulièrement dans l’exercice n’empêchait absolument pas la grande, de bomber le torse et d’assombrir son visage, afin de montrer sa motivation à tous et de donner l’exemple. Cela ne la gênait pas d’être au premier rang tout simplement parce qu’elle ne se rendait absolument pas compte de ses erreurs de jambes ou de bras. Mais surtout, la première ligne était la ligne où les meilleurs se plaçaient selon elle. Il était donc logique qu’elle y soit. Tanguy donnait les consignes mais le résultat ne semblait pas convenir aux instructeurs. Jude, ceinture marron tout comme Bruce, prit finalement le relai. Son expérience d’enseignant permettait souvent de trouver des solutions, un peu plus pédagogiques, à l’apparente stupidité du troupeau. Cette année, les nouveaux adeptes n’étaient vraiment pas doués et travaillaient d’ailleurs comme des merdes, selon Bruce et Tanguy. Jude installa des tapis et fit des groupes. Il fallait effectuer les déplacements autour des tapis, tout le monde se remit au travail.

Les deux copines se retrouvaient pour certains exercices et éclataient de rire régulièrement. Christelle racontait très sérieusement des idioties aussi énormes qu’elle, et Jeanne ajoutait toujours le jeu de mot suffisamment cynique pour la faire rire ; un couple d’amies peu ordinaire, diamétralement opposé. Christelle se montrait très croyante, avenante, maternelle vis-à-vis des autres. Elle n’hésitait jamais à ramener café et pains au chocolat en plein cours. On n’avait jamais vu ça, mais une « maman » au groupe, cela faisait du bien et puis c’était Christelle, comment lui dire non ? Jeanne, solitaire, athée, et presque misanthrope, était en admiration devant de telles qualités qu’elle savait ne pas avoir. Christelle n’était peut-être pas très intelligente mais au moins elle savait recevoir, accueillir les autres. Jeanne, concentrée depuis tellement d’années à cacher ses neurones, n’avait rien compris du savoir-vivre. La petite blonde voyait en Christelle des points communs en qualité de maman, femme voulant apprendre à se défendre et peut-être aussi en qualité d’experte en relation sociale. Le cours se finit avec les étirements, ce que Jeanne préférait. Un moment de détente qui ne passa pas inaperçu. Toutes les attentions et tous les regards de Bruce se dirigèrent inlassablement vers Jeanne. Les compliments de l’instructeur pleuvaient et mettaient la jeune femme extrêmement mal à l’aise. Le groupe n’en revenait pas et souriait en coin tandis que la jeune femme essayait péniblement de se montrer détachée. Ce soir-là, tous s’étaient résignés à ne faire que de la merde. Mais Jeanne, elle, brillait – soi-disant – et déployait mille et une compétences, passées jusqu’alors inaperçues, mais que l’instructeur, lui, avait remarquées et se faisait un plaisir d’expliquer à tous, à haute voix… C’est en retournant vers le vestiaire que Jeanne découvrit le code moral scotché sur l’une des portes du gymnase :

Les valeurs du KRAV MAGA

Tout adhérent à l’association devra faire preuve :

–                 d’honnêteté

–                 de non agressivité

–                 d’humilité

–                 de respect de notre règlement intérieur, des instructeurs.

Tout adhérent doit contribuer, au sein du club et en tant que représentant de l’image du club, à instaurer un climat d’amitié, de simplicité et de convivialité.

Elle adhérait tout entière à ce code, c’était parfait, c’était ce qu’elle souhaitait elle aussi. L’ancienne institutrice avait ce côté midinette, ce désir inavoué et sûrement naïf de bienveillance. Elle avait découvert cette notion de respect de l’autre et d’indulgence sur le tard, dans ses livres d’enseignante et s’apprêtait à l’appliquer dans sa future vie avec les patients. Elle avait donc trouvé un groupe basé sur les mêmes valeurs affichées. Et tant pis, si l’instructeur lui faisait un peu de rentre-dedans, ce n’était pas bien grave. Elle lui dirait gentiment qu’elle n’était pas intéressée, qu’elle n’avait que de l’amitié à offrir, elle avait l’habitude. Des valeurs et une passion communes, tout lui souriait ou presque. Elle se dépêcha de rentrer pour ne pas avoir à croiser Bruce, au moins cette fois…

Le cours suivant, Christelle, qui devait récupérer ses affaires de sport, décida d’emmener Jeanne rencontrer son idiot de mari. Celle-ci la suivit sans trop d’intérêt mais il était difficile de refuser quelque chose à la grande brune. Elle ne demandait d’ailleurs jamais s’il était possible de, elle expliquait aux autres ce qu’ils allaient faire. L’idée qu’une copine l’amène chez elle, comme l’auraient fait deux adolescentes, parut suffisamment original à Jeanne, à leur âge, pour l’accompagner. Et puis surtout, personne n’avait envie de subir une Christelle vexée. La vieille voiture de la brune eut du mal à démarrer mais la maison neuve n’était pas très loin. Le tacot ralentit en roulant sur les graviers pour arriver jusqu’au fond du terrain où se trouvait le pavillon. Christelle se gara mais ne sortit pas de la voiture immédiatement. Elle souhaitait laisser à Jeanne le plaisir de découvrir une aussi belle maison entourée de grillage et de la jalouser un peu, comme toutes les copines que Christelle avait amenées visiter.

  • Tu vois, les arbres n’ont même pas encore poussé. J’ai fait plein de travaux dans cette barraque. On a acheté et ce con là i s’est fait viré ! Si encore, i cherchait, ça peut arriver de perdre son boulot, mais c’est vraiment une feignasse ! I fout rien de ses journées, i cherche même pas. Tu vas voir quand on va rentrer, j’suis sûre qu’i va être sur le canapé à regarder la télé ! I m’dégoûte.
  • T’es dure…
  • Nan mais attend, viens, tu vas voir. Lui, c’est une vraie merde. Moi je veux un mec avec des couilles !
  • Mais la maison, elle est neuve, non ? Pourquoi l’avoir achetée si ça n’allait pas entre vous ?
  • Pour les gamins tiens ! Leur fallait bien un jardin quand même ! Et puis, tu sais cet été, ça allait encore super bien. J’ai posté des photos de nous sur Facebook, on était déguisé ! J’lui ai même fait une vraie déclaration, tu t’rends compte ?
  • Qu’est-ce qui s’est passé ?
  • Il a perdu son boulot ! Je viens d’te l’dire !
  • Tu n’aimes plus ton mari parce qu’il a perdu son boulot ? répétait Jeanne interloquée.
  • Ben c’est surtout qu’i fait rien pour en retrouver un ! Tu crois que ça m’amuse de nettoyer la merde des autres ?! Nan mais moi j’mérite largement mieux quand même ! Regarde-moi, j’ai la classe et je suis obligée de faire le ménage pendant que ce gros con fout rien de ses journées ! S’i continue, tu sais quoi, j’vais m’trouver un autre mec, un mec avec des couilles, j’te dis ! Un mec qu’a pas peur de bosser, de dire ce qu’i pense. Un mec avec du caractère, c’est ça qu’i me faut !

Les deux femmes entrèrent dans la maison et Christelle embrassa son fils qui s’était précipité en entendant les clés. Le gamin dit deux mots à sa mère puis toisa Jeanne de loin, et fila aussitôt sans même lui adresser la parole. La maison semblait plutôt grande en effet. Christelle avait mis un point d’honneur à s’occuper de la décoration et des matériaux. Tout était neuf donc et choisi soigneusement. Mais il avait fallu tirer sur les prix car les différents crédits, généreusement proposés par les entrepreneurs, seraient sûrement à rembourser un jour ou l’autre. La grande brune était fière d’avoir fait baisser le prix du carrelage blanc, qu’elle avait eu encore moins cher que les autres idiots qui payaient le prix réel. Son carrelage brillait tout autant mais elle avait dépensé moins. Il y avait en plus, et tout de même, des avantages d’être femme de portugais : son mari avait tout posé lui-même. L’éclat du blanc accentuait le vide de la grande entrée. Un immense miroir, entouré d’un chrome clinquant, incitait tous les membres de la maison à tourner irrésistiblement la tête pour s’admirer, ne serait-ce qu’une fraction de seconde, à chaque entrée et à chaque sortie. Christelle s’admira donc une fraction de seconde comme d’habitude, puis fouilla le meuble du fond. Jeanne y aperçut des photos de famille endimanchée. La brune bifurqua aussitôt vers la droite pour entrer dans le salon, une grande pièce affublée du même carrelage qui la rendait impersonnelle et sans âme. Son mari était effectivement sur le canapé noir, occupé à donner à manger à une petite, criarde et dégoûtante de purée. Christelle s’approcha et embrassa son mari, vite fait, du bout des lèvres, passa une main rapide sur la tête de sa fille, la petite dernière, puis fila par l’escalier en sapin pour aller chercher ses affaires. L’ambiance lourde mit Jeanne mal à l’aise. C’est après avoir regardé Christelle se sauver que Jeanne et le mari de la grande se reconnurent. Tous deux avaient été dans la même classe en primaire. Ils en discutèrent deux minutes mais Christelle coupa net toute conversation. Il fallait repartir pour le cours de Krav, on les attendait. Jeanne sourit poliment pour dire au revoir. Le mari de Christelle était plus petit que sa femme et le décalage entre eux deux était évident. La tornade brune désormais parfumée pour aller au sport était déjà sur le pas de porte. Son petit portugais tout mou se rassit aussitôt, résigné à reprendre le cours de sa purée. Voir cet homme qui s’occupait de nourrir et de coucher les enfants pour que maman puisse aller faire du Krav, après tout ce qu’elle venait de dire sur lui, faisait plutôt pitié, en réalité.

  • J’aurais pas dû me mettre avec un portugais ! J’étais jeune, j’étais amoureuse, j’étais stupide ! Quand t’es portugaise, tu te mets avec un portugais ! Mais du coup, tu restes dans une condition de merde ! Tu penses pas à tout ça quand t’es jeune !
  • Peut-être qu’il va retrouver du boulot et que tout rentrera dans l’ordre ?
  • Nan, c’est décidé tu sais ! Je l’aime plus ! Mais le problème c’est le divorce. Nous, les portugais, on est très croyant tu sais. Le divorce, c’est pas chrétien. Ton mec à toi, il bosse hein ?!
  • Oui beaucoup. Mais c’est pas pour ça que je l’ai choisi, sourit Jeanne.
  • Oh, tu dis ça mais ça compte !

Oui et non… Je me fais pas de souci pour lui, Maxime est intelligent. S’il perdait son boulot, ça ne serait pas du jour au lendemain, on en a discuté. Pour l’instant, c’est tendu parce que je reprends mes études mais, dès que j’aurai fini, tout sera rentré[…]

J’espère que cet extrait vous aura donné envie de lire la suite 😀