A mi-chemin entre deux mondes

   Anne chercha son fils tout autour d’elle puis, fatiguée, accéléra le pas jusqu’au rayon suivant. Cela faisait déjà plusieurs heures qu’elle et Romain faisaient leurs courses. Elle soupirait tout en parcourant chaque allée du supermarché et commençait à perdre patience quand son regard fut attiré par une petite surface brillante au sol. Ce devait être une pièce de monnaie. Ça en avait l’air en tous cas. Mais à y regarder de plus près, la jeune maman vit une inscription qu’elle lut à haute voix : « A mi-chemin entre deux mondes, je me trouve. Vers l’un ou l’autre, la vérité j’éprouve. » Le sol se mit alors à trembler, les allées s’engouffrèrent sur elles-mêmes pour laisser place à une vallée verdoyante. Les caisses derrière Anne se transformèrent instantanément en arbres magnifiques aux troncs énormes et aux feuilles d’un vert intense et brillant. Le fond sonore de la radio cessa pour laisser place à de doux chants d’oiseaux. Anne, figée, sentait un léger vent fin et agréable frôler sa joue. Mais elle ne comprenait pas ce qu’il venait de se produire et ne savait pas si elle devait se mettre à hurler ou à s’émerveiller. Son cœur battait à tout rompre. Sa bouche entrouverte et son regard perdu furent la première chose que vit Sebro. Même s’il essayait de s’approcher en douceur pour ne pas faire fuir l’humaine, Anne ne put s’empêcher de pousser un cri en le voyant. Elle était devenue folle, c’était officiel. Elle avait des hallucinations et se trouvait sûrement déjà dans un hôpital psychiatrique, couchée et ligotée sur un lit blanc, à délirer sur un animal qui l’observait. Enfin non, pas vraiment un animal, plutôt deux mais en un seul corps. « Mais c’est quoi ça ? » prononça-t-elle haut et fort sans même s’apercevoir que l’animal la fixait tout autant sans bouger.

« Je m’appelle Sebro. Je suis un zérafe. Un long silence s’ensuit, Anne hésitait fortement entre pleurer et défaillir.

  • Ok, je suis barge, poursuivit-elle en se retournant comme si le zérafe n’existait pas. »

Sebro ne fut pas vexé. Il avait envisagé cette hypothèse. Un humain apeuré et perdu allait sûrement crier et courir mais il ne saurait pas vraiment dans quelle direction aller. Peut-être allait-il même s’évanouir. Sebro avait déjà vu cela dans l’autre monde. Il s’y était préparé et priait pour que cela ne se produise pas car il n’avait pas tout à fait compris en quoi mettre son museau contre la gueule de l’humaine pourrait la sauver. Il fallait poursuivre en douceur, ne pas l’effrayer davantage, ne pas bouger pour que l’humaine ne déguerpisse pas. Approcher et peut-être même apprivoiser une humaine, voilà quelque chose qu’aucun zérafe, ni aucun habitant de la vallée n’avait encore fait ! Sebro était tellement excité à cette idée qu’il en avait du mal à ne pas gratter du sabot. Anne, quant à elle, voyait bien à quoi cet animal ressemblait mais elle restait perplexe devant sa race. La partie supérieure était celle d’une girafe, impossible d’en douter mais la partie sur laquelle l’animal venait de s’asseoir était de toute évidence celle d’un zèbre…

« Je suis un zérafe, reprit Sebro après quelques instants. Ne t’inquiète pas, il ne t’arrivera rien. Je ne te ferai pas de mal, petite humaine, dit-il d’une douce voix. »

Anne ne tint pas compte de la phrase d’accueil de Sebro, cherchant seulement un moyen de s’enfuir. Elle risqua un pas vers l’arrière et Sebro se releva très doucement tandis qu’elle tournait la tête. Elle se mit alors à courir comme elle n’avait jamais fait. L’animal la rejoignit tranquillement pour courir à sa hauteur sur quelques mètres mais il semblait plutôt gambader joyeusement tandis qu’Anne s’essoufflait déjà. Très vite, elle dut se rendre à l’évidence, elle ne réussirait pas à larguer le zérafe aussi facilement. Alors qu’elle s’arrêtait presque aussitôt à bout de souffle, Sebro profita de l’instant pour s’approcher lentement le plus naturellement du monde.

« Tu vas te fatiguer. Comment pourrais-tu courir avec ce type de pattes ? Je suis désolé de te le dire mais j’en ai quatre en plus … Economise plutôt tes forces, nous devons partir.

  • Et pour aller où ?
  • Je t’emmène voir Mali, notre chef. »

Sebro se dandina pour faire demi-tour et commença sa marche d’un pas léger. On eut dit qu’il dansait gracieusement tandis qu’il espérait secrètement qu’Anne se décide à le suivre. La jeune femme le rattrapa bien vite, comprenant à quel point elle ne souhaitait pas se retrouver seule dans cet immense endroit. Sebro était un composé de deux animaux herbivores, il n’essaierait sûrement pas de la dévorer. En revanche, l’animal couché devant Anne depuis quelques minutes, lui, n’hésiterait pas. A la première halte, Mali était arrivé en silence et s’était assis aussitôt pour être sûr de ne pas faire de mouvements brusques avec sa queue. Anne était restée bouche bée en l’apercevant soudainement sur le côté. Le lipotame était toujours un animal impressionnant. Mi- lion, mi- hippopotame, Mali savait se faire respecter. L’humaine se demandait quand l’animal allait l’attaquer. Elle osait à peine respirer lorsque Mali prit la parole :

« Nous avons besoin de toi l’humaine. Un grand danger nous menace nous et notre belle vallée. Es-tu prête à nous aider ? »

Anne dont la bouche ne pouvait souffler mots, regarda alternativement Sebro puis Mali qui poursuivit : « Tu es coincée dans notre monde et tu voudrais repartir avec les tiens, nous le comprenons tout à fait. Tu le pourras quand tu nous auras aidés.

  • Aider à faire quoi ? bredouilla-t-elle.
  • J’ai l’intuition que toi seule sauras apaiser Hueno. Va le trouver et récupère la feuille sacrée qu’il nous a volée.
  • Hueno ?
  • C’est un terrible chipoulpe qui massacre tous les animaux de la vallée. Si tu vas jusqu’à lui, la terreur s’arrêtera, je l’ai rêvé.
  • Pardon ? Vous voulez que j’aille combattre un animal féroce qui dévore tous les autres ? Moi ? puis hésitante…c’est vous le lion ! enfin le lion – hippopotame !
  • Mon instinct est formel ! C’est à toi d’effectuer le voyage jusqu’à Hueno pour trouver la solution et toi seule peux lire la feuille sacrée ! Les animaux de la vallée ne savent pas déchiffrer cela… Nous n’avons pas d’autres choix. Nous te laisserons libre quand tu auras lu l’inscription car nous serons alors certains d’être en sécurité pour toujours. Sans toi et sans cette feuille, nous sommes perdus.
  • Nous partons, il est temps, ajouta Sebro en s’adressant à Mali. »

   Tout au long des premiers pas, Anne ne savait par quelle question commencer : Comment un animal pouvait-il parler ? Comment des zérafes, des lipotames pouvaient-ils exister ? Comment pouvaient-ils imaginer qu’elle combattrait un chipoulpe ? Mais ce qu’elle découvrait du paysage l’émerveillait tellement qu’il était difficile de rester concentrée. Le chemin emprunté était parsemé de cailloux blancs suffisamment arrondis pour ne pas blesser en cas de chute, une odeur d’herbe coupée circulait au gré de la brise légère. Ce voyage était peut-être fou mais il était merveilleux. La douceur de l’air rendait la promenade si agréable. Pourquoi Sebro était-il aussi nerveux lorsqu’il se retournait vers elle ? Il s’approchait alors paniqué et si Anne voyait bien qu’il semblait lui dire quelque chose, elle n’entendait pas de son. Il insistait, cela devait être très important. Elle essaya de lire sur ses babines mais elle ne comprenait plus rien. Ses jambes étaient soudainement devenues molles et son esprit divaguait. Sebro la projeta brusquement dans les fourrés puis la laissa seule. Anne vit alors une longue feuille de palmier fine et aiguisée comme une lance plantée dans sa jambe. Qui avait bien pu lui enfoncer cette lance ? Elle n’avait vu personne et n’avait rien ressenti, ni danger, ni douleur. Elle était désormais étendue, seule, blessée dans un monde inconnu et pensait que c’en était fini pour elle. Elle ne reverrait plus sa famille et pourtant aucune larme, aucune tristesse. Elle s’en voulait terriblement de ne pas éprouver ces émotions en ce moment fatidique, elle qui d’habitude s’inquiétait pour le moindre bobo de son fils, ce n’était pas normal. Mais Sebro réapparu brusquement avec, dans sa gueule, des feuilles de banarier qu’il régurgita juste à côté d’elle. Il enleva la lance de sa jambe en tirant d’un coup sec avec ses dents puis repris aussitôt sa pâtée prémâchée qu’il cracha cette fois sur la blessure. Anne observait toute cette scène avec un calme inapproprié et une niaiserie euphorique. Elle souriait sans comprendre pourquoi. Le pansement improvisé de Sebro fit doucement son effet. Elle reprit ses esprits assez rapidement pour se traîner et relever légèrement la tête. De sa cachette, elle aperçut des arbres gigantesques mi- cocotiers mi- pins qui lançaient furieusement leurs feuilles en direction d’un troupeau entier de zérafes. Sebro était là, esquivant les javelots transperçant ses amis. Les noix de coco explosaient au contact du sol et les pommes de pins roulaient en diffusant un anesthésiant. Anne en avait reçu une à ses pieds sans même sans apercevoir, provoquant sans aucun doute, cette sensation de bonheur ressentie lorsque la feuille avait transpercé sa chair. Cela expliquait largement son manque d’émotions lorsqu’elle s’était crue perdue. Sebro, courageux, se risquait à donner des coups de sabots terribles au pied des arbres qui, de ce fait, retenaient leurs noix de coco et pommes de pin. Ils ne voulaient surtout pas se blesser eux-mêmes. Anne qui se sentait mieux en vit une rouler non loin d’elle sans exploser. Instinctivement, elle se pencha en avant et s’aida de ses mains pour courir plus vite. L’humaine à quatre pattes réussit à cavaler jusqu’à la noix de coco, l’attrapa d’un geste tout en hurlant à Sebro de s’éloigner et la propulsa furieusement vers l’arbre. La bombe explosa au contact du tronc, contraignant le reste de l’arbre à s’affaler lourdement au sol. Puis ramassant toutes les pommes de pin qui ne s’étaient pas ouvertes en tombant, la jeune femme les lança de toutes ses forces avec une telle vivacité en direction de l’armée de cocopins restante, que celle-ci tomba immédiatement inanimée sur le sol. C’en était fini.

   Le silence s’installa jusqu’à ce que Anne ne s’approche de Sebro. Figé dans sa torpeur, il contemplait le massacre de ses amis. « Je suis désolée » chuchota la jeune maman comme elle l’aurait fait avec son propre fils. Sebro ferma les yeux quelques instants puis reprit la route lentement, résigné. Anne le suivit sans rien dire. Ce n’est qu’au bout de quelques heures qu’elle se risqua à demander d’où provenait ce troupeau de zérafes. Il les suivait depuis le début mais une humaine ne risquait pas de découvrir des animaux habitués à se camoufler. Les cocopins étaient tellement grands par contre qu’ils voyaient tout. Il était difficile de leur échapper, à moins d’être malin, habile et rapide comme un singe.

   Ils poursuivirent alors leur chemin, chacun pensant à sa propre famille, chacun ayant hâte de retrouver les siens. La randonnée dura jusqu’au soir. Anne fut rassurée de voir que le soleil se levait et se couchait tout comme chez elle et tous les deux reprirent la route le lendemain.

Sebro n’osait pas encore donner son avis sur le choix d’Anne comme humaine pour sauver sa vallée. Une femme mère au foyer n’avait rien d’une guerrière. Anne avait peur de tout, n’avait aucun flair ni entraînement à la chasse comme certains humains militaires, Sebro en avait déjà vu dans l’autre monde. Elle découvrait tout et ne pensait qu’à rentrer chez elle avec les siens, c’était sûrement l’unique raison pour laquelle elle les aidait d’ailleurs. Elle avait tout de même montré quelques compétences en agilité et en rapidité lors de la bataille des cocopins, il devait bien le reconnaître.

C’est au détour d’un énorme rocher qu’Anne s’approcha d’une magnifique fleur à carreaux et la huma pleinement. La fleur n’appréciant pas ces manières répondit en lui projetant vigoureusement l’eau de sa rosée en plein visage puis vexée d’avoir été reniflée de la sorte, tourna ses pétales de l’autre côté. Surprise, Anne avait reculé en fermant les yeux. Heureusement, l’eau de la rosée ne piquait pas. Sebro sourit des mauvaises manières d’Anne. Elle n’était qu’une humaine, on ne pouvait pas lui en vouloir. En revanche, il fut étonné des effets de l’eau de rosée sur Anne. C’était stupéfiant. Il ne savait pas que les fleurs à carreaux avaient un tel pouvoir. Il passa tout le reste du chemin à dévisager la jeune femme, à la scruter des pieds à la tête. Anne ne se rendait compte de rien du tout apparemment, comme d’habitude. Elle n’avait rien ressenti de particulier et aucun miroir n’existait dans la vallée, aucun risque de se voir. Sebro était surpris qu’elle ne remarque aucun changement sur elle-même, aucune transformation. Il en conclut que les humains n’avaient vraiment aucun flair, aucune conscience des choses. C’était bien triste et à la fois plutôt drôle de laisser Anne dans l’ignorance.

« Je ne savais pas les humains aussi habiles pour courir à quatre pattes, enfin sur trois puisque tu étais blessée… entama Sebro la babine en coin.

  • Moi non plus !
  • Tu es aussi extrêmement habile pour le lancer, c’est surprenant pour une humaine, insistait-il l’air taquin. »

Mais Anne ne comprit pas l’allusion. Sebro était amusé de la situation et avait désormais une petite idée du choix de cette maman comme alliée indispensable.

Le chemin les amena enfin en bord de mer. Une côte magnifique bordée de cocopins les accueillit mais Sebro rassura Anne. Ici les chareuils géraient parfaitement la situation avec leurs réserves de pommes de pins qu’ils volaient régulièrement aux arbres guerriers. Leurs qualités de chat et d’écureuil leur permettaient de maintenir l’armée endormie en permanence en retournant leurs armes contre eux-mêmes, tranquillement au lever et au coucher du soleil. Le plus grand danger provenait de la mer, enfin plutôt des crocognées et nos deux voyageurs n’avaient pas le choix : il fallait traverser l’espace mer pour atteindre le repère du chipoulpe. Anne et Sebro prirent place sur une immense raileine. L’avantage d’une raie étant d’être plate, Sebro réussit à tenir tant bien que mal. Pour une fois, Anne était bien plus à son aise dans l’aventure et pu s’installer du côté baleine en tenant la queue de l’animal. Cependant, des passagers qui ne respirent pas sous l’eau condamnent à rester continuellement à découvert et à voyager à vitesse très réduite. Sebro le savait bien et priait pour que les crocognées soient trop impressionnées par la taille d’une raileine pour oser s’approcher. Malheureusement les crocognées, nourries par le chipoulpe, n’avaient peur de rien et lui obéissaient aveuglément tant que leur maître fournissait la nourriture. Sebro et Anne devait être le prochain repas promis par          le chipoulpe. Aucune chance donc d’échapper à leur attaque. Bientôt encerclée par une dizaine de crocognées, la raileine commençait à paniquer et à remuer tellement que Sebro n’arrivait plus à se maintenir. Anne, quant à elle, s’accrochait de toutes ses forces. Quel dommage que la partie arrière de la raileine ne soit pas celle de la raie ! pensait-elle.

« Ne les laisse pas t’approcher, hurlait Sebro au beau milieu de ce chaos. Si la partie croco ne te mange pas, leur partie araignée cherche à pondre ses œufs en toi !

  • Charmant ! »

Mais soudain, Anne aperçut une gigantesque masse sombre sous l’eau. L’immense tâche s’intensifia et la fit reculer de terreur. En peu de temps, une multitude de petits animaux avaient déjoué la vigilance des crocognées en passant par le fond. Tout à coup, des milliers de piranuses surgissaient du dessous, piquant ou mordant les crocognées de toutes parts. Déchiquetés du côté pile, les prédateurs plongeaient leurs énormes pattes d’araignées pour tenter de saisir leurs assaillants quand soudain une nouvelle attaque surgit d’en haut. Une nuée d’hirondaigles, agiles et agressives, tels des avions de chasse, plongeait à vive allure sur les bêtes féroces et plantait furieusement leurs serres ou leur bec du côté face puis remontaient avant même que l’animal ait le temps de réagir. Les crocognées se débattirent jusqu’au bout. Hors de question d’abandonner le combat. De nombreuses hirondaigles furent le dernier repas des monstres infâmes, tandis que des piranuses finissaient écartelées sous les yeux d’Anne et de Sebro. Tous les deux s’accrochaient de toutes leurs forces l’un à l’autre, ayant à peine le temps de prendre une bouffée d’air avant d’être à nouveau submergés d’eau. Immédiatement, Anne avait eu l’idée d’enlever son pull pour s’attacher, elle et Sebro, à la queue de la raileine. Elle maintenait Sebro fermement contre elle, le protégeant de son mieux. Les carcasses inanimées des crocognées tombèrent progressivement au fond de la mer, là où elles finiraient à tout jamais. La raileine se calma enfin suffisamment pour permettre à Sebro et Anne de respirer hors de l’eau. C’est alors que la jeune maman vit son compagnon d’aventure et comprit : Sebro ne bougeait plus. Il restait couché sur le flanc, les yeux fermés malgré les paroles d’Anne qui ne savait plus comment réagir. Elle avait beau le secouer, rien à faire. « Et si c’était Romain, qu’est-ce que tu ferais Anne, qu’est-ce que tu ferais ?! » répétait-elle paniquée. Instinctivement, elle renversa le cou de l’animal légèrement en arrière, plaça une main sur son museau et son autre main sur le bas de sa gueule. Enfin, elle approcha son visage de la tête de l’animal pour y faire entrer le plus doux souffle de vie qu’elle puisse lui offrir tandis que des larmes coulaient sur sa joue. « Je ne me rappelle pas les massages cardiaques, Sebro, chuchota-t-elle la voix mouillée, revient, je t’en supplie… ». La jeune maman répéta les mouvements pendant un long moment, guettant la moindre réaction qui ne venait pas. Elle poursuivit ses efforts jusqu’au découragement puis, résignée, laissa la tête de l’animal reposer doucement sur le côté. D’interminables secondes s’envolèrent silencieusement. Epuisée, elle s’assit et s’effondra en sanglots sur la raileine qui fendait de nouveau les flots tout en douceur. C’est alors qu’une toux presqu’inaudible lui fit tourner la tête vers l’animal blessé. L’air insufflé par Anne chassait l’eau des poumons de Sebro, il revenait à lui. Elle avait réussi !

La raileine les déposa aussi délicatement que possible près d’un rivage inoccupé. Sebro semblait se remettre de ses émotions sans toutefois retrouver l’énergie dont il faisait preuve au commencement du périple. Il observait Anne depuis un long moment quand ses babines se retroussèrent.

« Ça ne va pas ? s’inquiéta Anne.

  • Je viens de comprendre pourquoi vous collez votre bouche sans arrêt sur celles des autres : vous vous offrez de l’air pour survivre… C’est merveilleux… Il faut que tu m’apprennes, moi aussi je veux t’offrir de l’air si besoin… »

Anne ne sut que répondre et se mit à rire en pensant au nombre de fois où son mari l’avait embrassée, sans souffler heureusement ! Cette pensée l’amusa définitivement jusqu’à ce qu’elle s’imagine enseigner le bouche-à-bouche à une girafe, enfin à un zérafe… « Mais peut-être que seuls les huminges sont capables de faire ça ? reprit Sebro cherchant à percer le mystère.

  • Les quoi ?
  • Pardon ! Sebro baissa la tête immédiatement comme un petit garçon venant de trahir un gros secret.
  • Un quoi ? Je n’ai pas compris. C’est quoi un huminge ?
  • C’est… C’est quelqu’un comme toi.
  • C’est une insulte ? Alors, écoute-moi bien mon petit bonhomme…
  • Non, non, Anne, je ne t’insulte pas. Je crois que tu ne te rends pas compte. Je sais pourquoi tu as été choisie pour venir nous aider. Tu es bien plus qu’une humaine ! C’est la fleur à carreaux qui nous l’a montré à tous mais il n’y a que toi qui ne comprends pas apparemment. Anne, grimpe sur ce rocher et regarde-toi dans l’eau. »

 Anne s’exécuta avec une agilité déconcertante, se servant aussi bien de ses mains que de ses pieds pour s’agripper et filer jusqu’au sommet de la roche. Elle se pencha alors pour apercevoir son visage dans l’eau et regarda Sebro, perplexe. Rien de spécial, semblait-il. Sebro avait sans doute trop bu la tasse.

« Regarde tout ton corps… » insista-t-il.

Anne se pencha à nouveau. C’est alors qu’une queue fit son apparition juste au-dessus de l’épaule du reflet. La jeune femme se retourna brusquement, prête à en découdre avec l’animal qui venait de se placer derrière elle. Mais en réalité, elle ne vit aucun autre animal en se retournant, personne. Calmée, elle reprit son observation et s’approcha de l’eau une troisième fois. La queue était là ! Anne essaya de ne tourner que sa tête cette fois, lentement, très lentement. La queue bougeait, là, juste à côté d’elle. Elle dut se tordre le cou pour enfin trouver le point de départ de la queue inconnue. La queue provenait de son propre jean !

Contre toute attente, Anne choisit alors d’enlever ses baskets. Une intense sensation de liberté l’envahit lorsqu’elle libéra ses pieds qu’elle découvrit complètement noirs, recroquevillés et surtout extrêmement poilus. Elle resta longtemps, les yeux écarquillés à contempler ses pieds bizarres qui au lieu de l’effrayer, ne lui donnaient qu’une seule envie : jouer avec eux ! Sebro préféra rester en retrait et surveiller leurs arrières, au cas-où. Il ne pouvait s’empêcher de jeter un œil sur la jeune maman qui instinctivement s’était déjà installée pour passer sa queue en revue. Hors de question d’y trouver une bébête sautillante. Trop de mauvais souvenirs sur la tête de Romain. Elle comprenait d’ailleurs beaucoup mieux ses envies irrésistibles quand il rentrait de l’école avec un mot collé sur le carnet : ils sont de retour ! La maman désinfectait alors la maison de fond en comble, à commencer par la tête de toute sa petite tribu… Sa famille lui manquait tellement aujourd’hui… Elle s’installa finalement à l’abri des regards pour ôter son jean et confirmer ce qu’elle venait de comprendre à son tour… Un huminge : mi- humain, mi- singe… La jeune femme fit un trou dans son jean pour pouvoir le remettre, on peut rester coquette tout en étant à l’aise, mais les baskets finirent au cou de Sebro, accrochées l’une à l’autre par les lacets. Il fallut reprendre la route. Les silhouettes sombres qu’ils avaient aperçues en arrivant n’étaient plus très loin désormais. Chaque mètre parcouru leur paraissait plus pénible que le précédent. A mesure qu’ils s’approchaient, ils essayaient de deviner ce vers quoi ils avançaient. Tout était immobile mais était-ce des rochers ou des habitations ? Les rires d’Anne découvrant ses pieds, sa joie de grimper partout d’arbres à rochers ou de rochers à arbres avaient disparu et laissé place à une atmosphère beaucoup plus lourde. La douce brise ressentie sur la joue à son arrivée ne semblait pas provenir jusqu’ici. Le long chemin de doux cailloux n’existait pas au-delà de la mer. Ici, les sabots glissaient parfois sur les petites roches suffisamment escarpées pour faire chuter. Les arbres, qui ne bougeaient pas, n’en avaient pas l’air moins menaçant. Ils ne semblaient pas endormis mais… morts. Une odeur, qui n’était que légèrement désagréable quelques minutes auparavant, devenait de plus en plus insistante et incommodante. Les deux voyageurs ralentirent inconsciemment leur course, sans doute gênés par la pestilentielle ambiance. Ils arrivèrent enfin devant les masses aperçues au loin. L’odeur était insupportable. Ils retinrent alors leur respiration d’effroi. Sur la paroi, Sebro reconnut un zérafe. Enfin, la peau d’un zérafe étalée, comme imbriquée dans le mur. Plus loin, celle d’un wapitigre. Plus haut, ce devait être un dauphoque. C’est alors qu’ils comprirent : les murs n’étaient pas recouverts de peaux. Ils étaient entièrement fabriqués avec les peaux des animaux de la vallée. Des milliers de chareuils, d’hirondaigles, de sounards et de papiphants, et même des lipotames… Pour la première fois depuis leur départ, Anne lut la terreur dans les yeux de Sebro, qui par réflexe tapait du sabot, reculait, horrifié puis s’obligeait à avancer de nouveau pour regarder la peau suivante. Anne comprenait parfaitement toute l’horreur de la situation mais elle avait largement été accoutumée dans son monde. Son entraînement n’avait pas été celui d’une grande guerrière mais elle pouvait supporter sans broncher, sans trembler, toutes ces peaux d’animaux massacrés et conservées comme des trophées. Tous les deux suivirent les peaux jusqu’à en être entourés. Sans s’en rendre compte, leurs pas les avaient conduits à l’intérieur d’un gigantesque labyrinthe de fourrures, pelages, cuirs tous plus nauséabonds les uns que les autres. Anne se servit de son pull pour couvrir son nez et sa bouche. Il fallait tenir bon et ne pas vomir. Sebro était dévasté. Il avançait complètement hagard, chancelant. Les yeux levés sur chaque cadavre, ils arrivèrent enfin dans une immense cavité avec en son centre un petit animal bien vivant. Hueno le terrible les observait, furieux de l’entrée de ces individus dans son antre. On entendait un léger grognement provenant de la bête qui se tenait prête à attaquer. Anne et Sebro avancèrent lentement jusqu’à apercevoir les babines du monstre se relever pour laisser apparaître de petites dents très pointues et menaçantes. 

« Mais t’es un… chihuahua ! déclama Anne.

  • Je ne suis pas un chihuahua, je suis un CHIPOULPE ! tu entends ?! Je suis un CHIPOULPE ! mais vous sortez d’où tous les deux ?! hurla frénétiquement le petit roquet. Tu n’as jamais vu de chipoulpe l’huminge ?! Tu vas voir, je vais te déchiqueter comme je l’ai fait avec tous ces animaux ! COUREZ, TREMBLEZ, SAUVEZ-VOUS ou je vous DEVORE tous les DEUX !
  • Et comment tu vas faire ? Anne fixait le petit tyran qui sautillait beaucoup mais qui curieusement ne s’éloignait pas d’un papier posé au sol. Ce sont les crocognées qui capturaient les proies hein ?! Ensuite ils t’apportaient les os et les peaux ! Pas de chance, elles sont au fond de l’eau tes bestioles ! Mais…j’ai une offrande magique pour toi, reprit la jeune femme en tirant un bonbon de sa poche.

Le chipoulpe s’arrêta net comme hypnotisé par les paroles d’Anne : une offrande ? magique ? Il ne s’agissait pas de viande à première vue mais l’odeur qui s’en dégageait était merveilleusement attirante. Les pupilles dilatées, Hueno fut vite conquis par l’idée de manger un cadeau que lui seul en cette vallée n’aurait jamais dévoré. « Tu voudrais bien l’avoir hein, le chipoulpe, poursuivit-elle en agitant le bonbon sous les yeux de l’animal captivé. Allez, va chercher ! ». Anne lança alors le bonbon aussi loin que possible. Instinctivement, Hueno se mit à courir de toutes ses tentacules pour retrouver et posséder le petit trésor. Anne profita de l’instant pour s’élancer et saisir la feuille laissée sans surveillance. Immédiatement, elle commença à lire l’inscription mais Sebro l’interrompit : « Attends Anne ! Laisse-moi d’abord les bonbons ! Une fois l’inscription lue, tout rentrera dans l’ordre. Tu rentreras chez toi de la même façon que tu es arrivée ». Sebro souleva alors sa patte et indiqua à Anne de regarder sous le sabot : « Si tu reprends la pièce avec toi, tu pourras revenir… Anne, tu es une huminge…c’est ici chez toi. 

  • Je dois retrouver ma famille Sebro… Ils me manquent…
  • Reprends tes baskets alors, il va falloir les remettre… »     

Sebro la comprenait tellement. Anne reprit calmement la lecture de l’inscription : « A vouloir cacher notre animalité, un jour, nous nous perdrons. A rechercher notre moitié, ce jour nous nous condamnerons ». Elle avait eu à peine le temps de relever la tête en prononçant ses derniers mots que l’horrible caverne laissait place au hall du supermarché. La musique criarde du magasin était revenue instantanément. Des gens poussaient leur caddie tout en fixant Anne du regard. Elle resta seule quelques instants, tournant la tête à droite à gauche comme si elle était perdue. Soudain, une voix familière la fit à nouveau réagir : « Maman ! Maman ! ben t’étais là ?! Je t’ai cherché partout pfff. T’as mes bonbons ? Il est où le paquet de bonbon Maman ? » Anne embrassa son fils en le serrant fort comme jamais et ne put s’empêcher de regarder sa tignasse qui aurait sûrement besoin d’une petite vérification… « euh, pourquoi t’as enlevé tes baskets ? 

  • Viens, on rentre chez nous. »