Le Plagiat

Quoi de plus tentant pour un auteur débutant que de choisir son livre préféré, d’ouvrir la première page et de calquer son propre texte sur cet ouvrage qui lui avait tant plu, changeant quelques mots par ci par là, adaptant son idée à un écrit déjà produit par un autre. Et pourquoi ne pas carrément prendre le talent convoité, pourquoi ne pas se contraindre à entrer dans le moule de celui qui a réussi ? Peut-être parce que ce serait comme prendre un chausse-pied pour être à l’aise dans les baskets d’un autre.

Mais que faire pour avoir la chance d’être lu à son tour, pour exister aussi en tant qu’auteur ? Qui n’aimerait pas être à la place de celui qui a réussi à s’exprimer ? Et après, que risque-t-on vraiment ? d’avoir enfanté une pâle copie, au pire un plagiat, une œuvre terne et sans âme ? Non, bien plus que ça finalement : la non-naissance de ce qui aurait pu être, la non-existence d’une part de soi-même libérée et exposée au grand jour.

Mais comment faire lorsque l’on ne sait pas « faire naître », seul ? Comment faire quand s’éparpille en mille idées mais qu’on n’en voudrait qu’une au fond, celle qui nous corresponde vraiment ? N’avoir aucune limite, aucun cadre nous laisse en réalité livrés à nous-mêmes, condamnés à errer, à chercher.

Nul n’est besoin de copier. Il s’agit bien plutôt de se laisser guider, de s’inspirer, de se servir de ce qui nous a passionné comme base de l’imitation. Et c’est à cela que sert l’analyse d’un modèle littéraire : identifier les composants qui ont fait mouche, les éléments que l’on retrouve de façon récurrente puis s’en servir comme de paliers pour gravir ce qui nous paraît être une montagne : l’écriture d’un ouvrage, l’écriture de « notre » ouvrage.

Rien ne nous empêche de nous promener entre-temps sur les terrasses, d’y planter nos propres idées, de créer notre paysage littéraire, d’apporter notre touche, nos goûts. Chacun reste libre de s’exprimer et de pouvoir enfin mettre de côté ce qui ne correspond pas. Analyser le modèle littéraire va nous permettre d’éliminer au fur et à mesure tout ce qui nous encombre : la peur de se lancer, les lourdeurs d’écriture, et nous alléger pour cette ascension. L’analyse du modèle littéraire répond à cette question du départ : comment faire naître ? C’est par l’approche raisonnée, grâce à la recherche de critères objectifs et rigoureux, grâce au cadre de travail, que l’auteur débutant commencera son apprentissage et se lancera dans la création. L’analyse du modèle littéraire est paradoxalement un point de départ de la libération de l’écriture.

La journée d’un auteur

C’est bon, la voie est libre. Tout le monde a pris son petit déjeuner, tout le monde est propre, tout le monde a relu ses leçons, tout le monde part au travail, tout le monde va à l’école, voilà voilà, bonne journée !! Ça y est, la voie est libre !
Enfin, je peux entrer dans cette pièce. Le sourire en coin, c’est mon moment. Tu n’es rien qu’à moi et je m’installe. Allumer l’ordinateur…
– Mais qu’est-ce que c’est lent ! Cette machine est lente ! Tu le fais exprès d’être aussi lente ou quoi ?
– Allez, ça va…Tu as tout ce qu’il faut ?
– Voilà que je me parle maintenant ! Il est vraiment temps que tu t’ouvres Word !
Enfin, me voici devant cette page que je ne peux laisser blanche. Enfin, mes doigts vont s’agiter des heures. Le cliquetis des touches résonne déjà dans ce bureau, MON bureau. Ce que j’aime sentir ces touches qui pressent les mots de mon cerveau et les affichent noir sur blanc… Non pas toi « mot », je vais te changer. Oui c’est ça je vais t’échanger : celui-là est mieux, plus précis, plus adéquat, il épouse mon idée et lui va comme un gant. C’est parfait. Oh la belle phrase ! Oh la brillante idée ! Comment vais-je l’exprimer celle-là ? Mince il me manque des mots… Je n’ai pas assez de mots, c’est le comble !
– Mais si ! Tout au fond de ton cerveau, rappelle-toi, tu y as mis « un mot » pour la prochaine fois.
– Mais c’est aujourd’hui la prochaine fois ! C’est maintenant le mot à ressortir du chapeau ! Oh mince, mais c’était quoi déjà ?!
– Tes notes ! Mais relis donc tes notes ! Comment ça : « je ne l’ai pas écrit » mais tu es stupide ou quoi ? Pourquoi tu ne les notes pas tes idées ? C’est incroyable ça !
– Tant pis…
– Oh c’est dommage quand même de laisser s’envoler les mots. Les mots ne restent pas. Ils te séduisent, t’enthousiasment, te saoulent de belles paroles, te promettent mots et merveilles et vling ils t’assomment ! Le mot n’a aucune parole, comme si tu ne le savais pas ! Et les idées, parlons-en tiens des idées. Elles brillent, t’éblouissent, t’aveuglent, se multiplient et te dévorent. Tu sais bien qu’il faut les brider.
– Et le dictionnaire, il en dit quoi ? Nan… c’est pas vraiment ça… Ça colle pas… En même temps, si les Lumières se trouvaient dans le dico, y a longtemps que ça se saurait ! Tout le monde s’en servirait !
Je suis tellement fatiguée aujourd’hui ! Ça ne servait à rien de s’asseoir à ce bureau si c’était pour rester le cerveau creux, le regard vide, les mains collées au clavier, immobiles, à ne rien faire.
– Tu croyais vraiment que t’arroser au café te ferait pousser le talent ? T’as pas une machine à faire tourner? le lave-vaisselle à vider ? le chien à promener ? Il te reste dix minutes, que veux-tu faire en dix minutes ?
Parler de quoi et puis comment le dire ? Rien, rien, rien. Que du vide, pas un neurone qui bouge !
Et cette page blanche, agressive, qui me nargue. Et qui a choisi cette couleur ?! On le répète suffisamment quand même : le blanc, c’est pas bon ! Ça aveugle, ça ligote les pensées trop vives. Je ne veux pas que cette page m’apaise ! Bien au contraire, je rêve qu’elle me réveille ! Je fantasme qu’elle me bouleverse et me renverse les émotions ! Tout le Feng Shui du monde nous crie de changer de couleur ! Les écoliers eux, ont un sursis, leurs pages entrecoupées de lignes leur laissent au moins une chance mais toi Microsoft, on ne l’a pas suffisamment raconté le syndrome ? Tu ne sais donc pas à quel point c’est flippant de se retrouver devant une page « blanche » !? T’as pas pensé que l’orange existait ? C’était quand même pas compliqué de nous faire une page violette ! Mieux, de nous laisser choisir la couleur de notre page !
– Ressaisis-toi… Ça ne sert à rien de râler… T’as qu’à essayer le crayon, c’est ce que tu faisais avant. Rappelle-toi comme tu adorais écrire dans n’importe quel lieu, regarder les gens, gommer, raturer, barrer. Rappelle-toi comme tu vénérais ton premier cahier d’écriture, celui que tu avais réservé spécialement pour ton « premier » roman. Rappelle-toi toutes ces émotions couchées sur ce carnet de collégienne, toute cette liberté ressentie sur ces premières feuilles de lycéenne… Tu ne peux plus le faire ça, devant ton écran …
– Oui mais si je me trompe ? ou si l’idée jaillit – LA bonne idée à écrire immédiatement avant qu’elle ne s’échappe – je vais être obligée de la noter dans un coin de feuille, là. Tu sais, là où je n’ai jamais assez de place pour tout noter ! ou pire : je vais devoir mettre une étoile… puis un triangle la deuxième fois pour ne pas confondre de paragraphe ajouté… puis un rond… puis…
En même temps, si je n’ai rien à écrire, c’est peut-être aussi parce que je n’ai rien à dire ou que je ne sais pas comment le dire… Pourquoi s’obstiner ? Si j’avais quelque chose d’intéressant à raconter, les mots courraient jusqu’à mes doigts pour s’étendre délicieusement sur ma page. Numérique ou en papier, ma page, ils s’en moquent bien, ça ne les froisse pas ! Les mots, quand on les a dans la peau, rien ne les censure, rien ne les empêche de se montrer, rien ne les efface. S’ils ne veulent pas venir, c’est peut-être parce que je ne les mets pas suffisamment en valeur… Qu’est-ce que j’attends, l’« Inspiration » peut-être ?
– Ce n’est pas grave, brode, personne ne le saura …
– Non mais t’as pas honte de penser des choses pareilles ? Comme si le lecteur n’allait pas s’en rendre compte… Regarde autour de toi, il y a bien un détail, quelque chose qui va jaillir, fais-toi confiance aussi!
Une bonne idée… une bonne idée et je jure de trouver les mots qui feront d’elle un thème, voire un concept ! Il faut juste se concentrer…
Mais pourquoi tu t’es mis à chanter toi, celui qui passe dans ma rue ? Ça ne m’intéresse pas. Laisse-moi réfléchir. Non, je ne me lèverai pas pour voir qui tu es. Non je ne veux pas savoir à quoi tu ressembles. Pourquoi tu sifflotes ? Pourquoi tu chantonnes une chanson d’amour juste en passant sous ma fenêtre ? Ce serait trop facile de me lever et de m’éloigner de mes idées. Mais quelle idée ? Ne serait-ce qu’un instant…Et si… Non, je résisterai. Je dois trouver… une idée… celle d’une femme assise à son bureau… Obnubilée par un travail à finir, son attention s’envole soudain vers cet homme qui chantonne sous sa fenêtre. Une chanson d’amour peut-être ? Attirée par la voix du passant, Jeanne ne peut s’empêcher d’aller jeter un œil. Du second étage, la terrasse débordante du dessous ne laisse entrevoir qu’une silhouette masculine. Il est brun. Impossible de le voir distinctement. Cela va trop vite. Sans réfléchir, Jeanne presse légèrement son pas pour descendre les escaliers et ne résiste même plus. Si elle se glisse jusqu’à la fenêtre du salon, au premier étage, elle aura encore une chance de l’apercevoir. Juste pour mettre un visage d’homme sur cette voix douce. Juste pour voir…
– Et bien voilà ! Une ébauche de thème, une esquisse de personnages, un lieu, une situation, que vas-tu faire avec cela ?
– Je vais m’organiser : Freemind, un plan, des fiches, des recherches, on verra.
Deux heures ! Deux heures à mon bureau pour que jaillisse soudainement une dizaine de lignes. Dix lignes que je transformerai sûrement mot pour mot demain. Dix lignes que j’effacerai même sûrement dans quelques mois…
– Mais ça valait le coup hein ?
– Excellent ! Allez, je dois vraiment éteindre cette fois… A demain…

Le syndrome de la page blanche

  • Alors, qu’est-ce qui vous amène ?
  • Bonjour, Docteur. Voilà, je reste bloquée au niveau de l’écriture. C’est très pénible, franchement désagréable.

C’est toujours étrange, cette façon d’accueillir les malades quand on entre dans le cabinet. On ne sait jamais si les réponses données sont les bonnes. Mon médecin m’a laissée m’asseoir et a enchaîné les questions. Je ressentais effectivement ce mal-être depuis quelques jours et ça commençait à me rendre folle.

  • Très bien. Venez par ici, installez-vous, nous allons voir ça. Allez-y tapez quelques mots.
  • Le problème est là. Je n’y arrive pas. J’aimerais beaucoup mais rien ne se passe.
  • Je vois. Et cela vous fait souffrir quand je vous donne un stylo ?
  • Ben oui quand même, c’est pareil. Le problème, c’est plutôt de rester là, assise. Je me sens obligée d’écrire, je me dis : « allez, faut écrire quelque chose quoi! » et c’est comme si quelqu’un fermait les vannes. J’ai du mal à respirer correctement, j’angoisse, je manque d’inspiration aussi. Je suis tout essoufflée alors que je ne produis rien. C’est dur, je me sens coincée de l’intérieur.

Ce n’était pas la première fois que cela m’arrivait mais j’avoue, je n’avais jamais consulté. C’est un ami écrivain lui aussi qui a trouvé que je présentais tous les symptômes. J’ai cherché sur internet comme tout le monde mais à trop y regarder, je me suis trouvé toutes les maladies évidemment : manque de talent peut-être, problème de confiance en soi ou trouble de l’organisation et de la planification ? Et alors, qui consulter : un psychiatre, un ergothérapeute, un maître Fengshui ou faire du yoga ?

  • Ça vous arrive souvent ?
  • Dès que je me mets au bureau. A chaque fois qu’on m’oblige à écrire, qu’on me donne une contrainte avec un thème particulier, vling ! Je me bloque. Je me suis dit que c’était peut-être le syndrome de la page blanche ? lançais-je timidement.
  • Difficile à dire… Ça s’attrape quand on écrit et vous me dîtes que vous ne n’écrivez pas.
  • Mais j’aimerais vraiment !
  • Il faut continuer à écrire quand même vous savez. Un tout petit peu, quelques mots, c’est bien. Si on reste inactif trop longtemps, l’imagination s’ankylose.

Et les explications ont suivi. Quand on a une blessure, on doit continuer à faire fonctionner le muscle. Quand on n’arrive pas à écrire, il faut se forcer un minimum… J’ai bien compris mais quand c’est douloureux, le temps paraît interminable.

  • Et il y a un traitement ?
  • On peut essayer le traitement de texte, mais si vous n’avez pas d’idées, ça reste limité. Le mieux, ce serait de s’éloigner de la page justement. Essayez de ne plus vous asseoir au bureau ou peut-être de changer de pièce. Sortez de chez vous, aérez-vous.

J’ai alors abordé la description d’une méthode et de son application, lues dans l’ouvrage Comment devenir écrivain ? Cela consistait à prendre un carnet, à s’installer sur le canapé puis à faire semblant de ne pas écrire pour de vrai, juste se faire plaisir en griffonnant quelques mots par ci par là.

  • Non, je ne pense pas que ce genre de méthode soit vraiment efficace, je suis plutôt sceptique. On est vraiment dans l’effet placebo là. Pour se mentir à soi-même et que cela fonctionne, il faudrait déjà être atteint de mythomanie et vous n’en avez pas le profil. Ça vous aurait aidé, c’est sûr ! En revanche, vous pouvez toujours prendre votre carnet, votre crayon et vous asseoir dans un café. Le bruit, les odeurs, le mouvement, la vie sous le nez, ça ne peut pas vous faire de mal. Je vais vous prescrire un éloignement de cette page et aussi une relecture de vos auteurs préférés une fois par jour. Vous pourrez ralentir dès que vous sentez l’inspiration revenir. Ça peut être progressif ou instantané, ça dépend vraiment des écrivains.

Avant de me laisser partir, il a proposé de faire une analyse rapide de mon rapport lecture-écriture pour être sûr que le problème ne vienne pas de là. Les résultats ont indiqué un niveau de lecture un peu bas. Effectivement, je lisais beaucoup moins ces derniers temps.

Je suis rentrée chez moi un peu dépitée. Pour guérir, je devais à la fois m’éloigner de la page blanche tout en m’obligeant à écrire pour garder le rythme… Paradoxal… J’ai alors débuté le traitement. J’ai commencé par avaler du classique, du facile, du ludique, un bon Dorian Gray, ça va me revigorer, un Stephen King, tiens ça tombe bien ! J’avais adoré le premier et je n’avais pas lu le Dôme 2, un peu de Ruth Rendell ou de Stuart Prebble par-ci, par-là. Et pourquoi pas un classique de collège même ? Un Flaubert ? Seulement les heures, les jours défilaient et pendant ce temps-là je n’écrivais rien… Je regonflais la machine…à écrire ? Peut-être. Pas vraiment. Certes, j’en faisais du stock d’histoires passionnantes, de l’inventaire des émotions ! Mais au moment de sortir quelque chose de mon cerveau, quelque chose de personnel, rien ou plutôt si : le silence. Et bientôt l’angoisse, un immense sentiment de solitude, d’inutilité et de nullité.

Pour l’histoire du silence, j’ai menti. Une petite voix revenait sans cesse : mais pourquoi t’arrives pas à pondre quelque chose aujourd’hui ? t’es nulle quand même. Et là cet immense vieux prof de quatrième, ce grand barbu déglingué à l’imperméable jaunissant sortait de je-ne-sais-où pour me répéter inlassablement : « s’il y avait des génies dans cette classe, y a longtemps que ça saurait ! ». Voilà, tu n’es pas un génie. Tu ne sais pas écrire. Laisse-tomber.

Mais si tu ne sais pas écrire, tu peux parler ! L’Iphone à la main, dictaphone enclenché, prête à faire sortir par la bouche cette histoire qui ne sortait pas par mes doigts, je déambulais dans le bureau à la recherche de ce que je pourrais bien raconter. Le premier essai fut assez court et se résuma en un « euh… » suivi d’un long soupir. Les essais suivants ne me permirent pas d’aligner plus de trois mots. Emettre à haute voix une idée qu’on n’a pas… Le challenge était trop élevé pour moi. Le silence régnait.

Faire du bruit. Il me fallait un bruit de fond. Certains écrivains mettent du classique en fond sonore ou se revigorent au Solaar, d’autres préfèrent la radio. Moi aussi, je voulais devenir auteure, je pouvais au moins faire semblant ! J’étais partante. N’importe quoi, du moment que les mots viennent sur cette fichue page. Je me suis relevée une ou deux fois, pour régler le son. Je me suis relevée pour me faire un café aussi. Je me suis relevée pour changer la station de radio et mettre sur quelque chose de plus vivant. Je me suis relevée pour essayer un CD plutôt. J’ai changé de CD. Et je me suis défoulée sur cette chanson qui m’éclate. Une super chorégraphie inspirée de Fortnite ! Trop stylée ! Je ne me suis pas vraiment assise à mon bureau après ça, je crois que je suis allée sortir le linge de la machine… Bref, ça n’avançait pas d’un tiret…

J’ai alors pensé que le blocage provenait peut-être du fait qu’il n’y ait rien du tout sur la page, une sorte de peur du vide, l’impression de se jeter dans l’inconnu, d’emmener sa personne tout entière au bord du gouffre. Ce blanc, ce blanc, c’est énervant, une forte envie de le gribouiller finalement. Mais j’ai développé d’autres symptômes. Sans doute obnubilée par l’expression du syndrome de la page blanche, je me suis aperçue que j’avais tendance à éviter soigneusement tous les objets blancs depuis quelques temps : la page Word au début puis les feuilles en papier, les enveloppes, la tasse à café, ma vaisselle tout entière, le radiateur du bureau, les fenêtres, la box wifi, le bichon, les draps… Le docteur avait raison, il fallait que je sorte de chez moi !

J’ai choisi un café aux chaises vertes avec des tables grises ! J’ai posé les feuilles et le crayon sur le côté, sans y toucher particulièrement. J’avais décidé de lâcher prise de toutes façons, j’ai commandé mon allongé. Je profitais du rayon de soleil qui réchauffait tendrement ma joue. Le dos calé, les jambes détendues, je laissais mes sens savourer le moment présent. La serveuse allait et venait. Je pouvais tout observer à ma guise, personne ne me soupçonnait. Je me sentais l’âme d’un Potter protégé de sa cape d’invisibilité. Un enfant passait par là en vélo évitant la petite mamie de justesse. Heureusement, elle ne s’en aperçut même pas et poursuivit son chemin jusqu’à disparaître de mon champ de vision, elle et son chien. Où pouvait-elle bien se rendre ? Rentrait-elle sagement dans son vieil appartement, où personne ne l’attendait ? ou se dirigeait-elle vers une cible secrète ? La petite mamie insoupçonnable, en voilà un personnage !

Il fallait que je me dépêche, les vannes s’ouvraient ! Un crayon, un papier, tout de suite ! Je notais mes idées pêle-mêle au début, j’avais un personnage, une situation, un questionnement, une énigme à résoudre et plongée dans les mots, je respirais cet air qui sentait bon l’inspiration. Mais quelques mots, ce n’est pas suffisant pour raconter une histoire. Je me pris alors à m’imaginer dans quelques mois, dans un an ou deux tout au plus. Le blocage de la page blanche reviendrait sûrement car, comme l’avait dit mon docteur, cela n’arrive qu’aux personnes qui écrivent. Je me surpris à sourire. Cela m’était arrivé. A bien y réfléchir, je pouvais donc officiellement me considérer comme auteure. Je me voyais surmonter tous les autres « moments blancs » et les doutes en lâchant prise, en sortant de chez moi, en allant parler ou observer les autres, en participant à la vie qui m’entourait et me visualisant clairement ensuite le sourire au coin des lèvres avec un livre à la main : le mien.